Dimanche 10 août 2003 : Saint-Cyr / Strasbourg
- Saint-Cyr Tour de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Saint-Cyr, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 au parking essence avec information Fox, demande le roulage pour un vol à destination de Neuhof, sortie par les Etangs, retour samedi prochain
- Fox Golf Mike, roulez point d’arrêt 12 et rappelez prêt
- Je roule point d’arrêt 12 et rappellerai prêt Fox Golf Mike
Prêt, cela faisait pas mal de temps que je l’étais : depuis 6 mois, quand l’idée de partir faire un Tour de France avait commencé à me titiller le lobe de l’aventure aéronautique ; depuis 2 mois, quand j’avais pu réserver Golf Mike pour cette semaine d’avant 15 août ; depuis 1 mois, quand j’ai commencé à tracer sur la carte les contours de la navigation que je souhaitais faire (dans les grandes lignes : Saint-Cyr – Strasbourg – Manosque – Toulouse – La Baule – Dinard – Le Touquet – Saint-Cyr) ; depuis 1 semaine, quand la météo a commencé à s’annoncer outrageusement et durablement CAVOK (et caniculaire ! Rappelez-vous les températures de fin juillet à mi-août...) ; depuis 9 heures ce matin, quand je suis arrivé sur le terrain de Saint-Cyr pour bichonner mon avion pour ce voyage que j’allais enfin entamer...
Une aventure, oui... Mais, soyons honnête, pas une aventure comme celle que vivent en brousse les pilotes moustachus, ni une aventure qui me ferait traverser plusieurs pays étrangers comme mon club en organise chaque année.
Non, juste une petite aventure à la hauteur de mes presque 4 ans de licence TT, de mes 200 heures de vol réalisées essentiellement en terrain plat dans le Nord et l’Ouest de la France... Juste l’envie de retrouver les sensations de la croisière en voilier quand on est maître à bord, et de partir "loin" sans le confort parfois un peu démobilisant d'un instructeur en place droite...
Une aventure toute simple donc, construite autour de l’envie d’aller voir au-delà de la verte campagne souvent parcourue, envie d’aller parcourir les montagnes où le vol à 2 000 pieds QNH serait une folle excentricité, envie d’aller voir si les côtes françaises du côté des Pyrénées sont bien aussi droites dans la réalité qu’elles le sont sur les cartes IGN...
NB : toutes les altitudes mentionnées dans ce texte sont en QNH [exprimées par rapport au niveau de la mer], abréviation que je vais omettre pour alléger la lecture.
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Une aventure donc, mais sur un rythme que je souhaite garder calme... J’aime prendre mon temps avant et pendant un vol, car je trouve qu’en aviation la précipitation est mauvaise conseillère. Cette journée du 10 août avait donc commencé par la préparation tranquille du Golf Mike : purger les réservoirs ; faire une première visite prévol pour vérifier le bon état général de l’avion (merci à Claude, le mécano du club, de nous bichonner de si beaux avions) ; préparer des bidons d’huile pour les éventuels compléments durant la semaine ; prendre la bâche en toile pour protéger la verrière du soleil (« sans housse, le soleil fera apparaître des marbrures dans le plexiglas de la verrière » explique le manuel de vol du DR 400) et des embruns salés sur les terrains côtiers ; exhumer du fond du hangar deux piquets (genre sardines en tire-bouchon) pour retenir l’avion au parking en cas de fort vent ; sans oublier deux packs d’eau en prévision de l’intense canicule qui allait frapper toute la France, et enfin un rouleau de sopalin pour nettoyer la verrière avant chaque vol... Puis charger mes bagages, et ceux de ma copilote caennaise, Sylviane, qui me rejoint sur le terrain en fin de matinée.
Midi... nous partons « faire les pleins » de l’équipage dans un resto proche du terrain, puis revenons faire ceux de l’avion : 67 litres de 100LL pour remplir les trois réservoirs [l'essence utilisée pour les avions avec moteur à piston est la 100LL, aussi appelée AVGAS]. Au total, avec deux fois 40 litres dans les ailes, et 110 litres (100 utilisables) à l’arrière, pas de risque de se faire surprendre et aucune inquiétude de panne d’essence en cas de problème en route.
Prévol complète, et à 15h00 nous voici alignés tout au bout de la piste de 12, parés à décoller après un dernier calage du gyrocompas. Golf Mike s’élève facilement malgré la chaleur (largement plus de 30°), et nous pouvons dire au revoir au château de Versailles qui se dévoile à nos yeux sous l’aile droite.
- Fox Golf Mike, en sortie par les Etangs, 1 500 pieds, pour quitter la fréquence
- Fox Golf Mike, vous confirmez votre jour de retour
- Oui, Fox Golf Mike, retour Saint-Cyr samedi prochain
- Fox Golf Mike, vous pouvez quitter la fréquence, bon voyage
La Butte de la Revanche à l’extrémité Ouest des étangs de Saint-Quentin, et d’où s’envolent souvent des deltaplanes, est rapidement franchie ; puis Maurepas et Coignières sont contournés par l’Ouest avant de prendre le 150° vers le VOR de Rambouillet... [un VOR est un émetteur radio au sol, vers lequel ou à partir duquel un avion peut se diriger en suivant un cap précis]. Comme sur les passages cloutés , un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche : pas d’avion en entrée ou sortie de Toussus, la voie est libre pour "traverser" RBT sans encombre. Cap au 120° pour rester au Sud de la classe A de Paris.
Ma copilote est soudainement excitée comme une puce car nous passons au-dessus de la maison de ses parents à Egly, près des étangs d’Olainville. Brétigny inactif, nous piquons plein Sud au point Sierra Alpha (la station électrique de Saint-Vrain) pour rejoindre les 100° du VOR de Melun, en montée tranquille jusqu’à 3 500 pieds.
Et là, grande première pour moi, je dis « va chercher bonheur à Strasbourg » au GPS qui équipe Golf Mike (un Garmin 150XL). Oui, je l’avoue, alors que je suis le premier partisan du VFR façon « Voie Ferrée Route » ou « Ville Forêt Rivière », je me laisse aller à utiliser un GPS ! A mi-chemin entre ceux qui froncent les sourcils en signe de désapprobation (genre « ah non, pas de ça dans un avion ! »), ou ceux qui écarquillent les sourcils devant l’évidence (genre « impossible de voler sans le GPS ! »), j’ai choisi le parti de la sécurité raisonnable et ai donc cherché dans la documentation du 150XL (
www.garmin.com/manuals/35.pdf) comment utiliser la fonction « direct-to » qui vous dirige infailliblement vers un aérodrome dont vous avez entré le code OACI. En résumé : y’a pas plus simple, et ce serait bête de s’en passer ! Deux boutons à presser, 2 boutons à tourner, et le GPS vous annonce immédiatement qu’en suivant précisément le 088° vous serez verticale Strasbourg (Entzheim) dans exactement 1 heure et 41 minutes ! Il donne même les secondes quand vous êtes à moins d’une heure de votre destination, mais là c’est quasi du pur luxe ! Le pied, non ? Ben oui, l’essayer c’est l’adopter, et c’en est presque trop facile pour être vrai !
Bon, pour être complet sur le sujet, je reconnais qu’il faut quand même compter en plus avec le vent qui nous fait dévier, les détours en route pour regarder un château d’un peu plus prêt, la montée puis la descente des Vosges qui ralentissent le rythme, bref tous les trucs habituels d’une navigation, mais que le GPS ne gère ni plus ni moins que ne le feraient le gyrocompas et une montre... Quel confort néanmoins de savoir à tout moment où l'on en est de son cap et de son « time to destination » !
Un argument milite d’ailleurs particulièrement à mon sens pour le GPS : le cap suivi ne se dérègle pas comme sur un gyrocompas Ça ne vous est jamais arrivé de vous perdre parce que vous ne vous étiez pas aperçu que votre gyrocompas venait de prendre 30° d’erreur par rapport à la boussole magnétique ? Moi si, plusieurs fois, et je n’ai jamais aimé ces minutes en plein inconnu pendant lesquelles je scrutais le sol avec interrogation pour essayer de trouver un point de repère et de me remettre sur la bonne route...
Avis donc aux pilotes récalcitrants : si vous avez un GPS dans un avion de votre club, prenez les 5 minutes nécessaires à apprendre l’utilisation du « go to », vous ne le regretterez pas : votre navigation « Ville Forêt Rivière » n’en sera que plus précise, vous aurez plus de temps pour regarder le sol et le ciel autour de vous, et finalement vous serez plus disponible pour piloter sereinement votre avion.
Me voici donc verticale MLN à 3500 pieds, avec Strasbourg droit devant à 1h41, et la campagne qui commence à défiler... Nogent-sur-Seine et sa centrale à contourner comme toutes ses consœurs à 5km de distance, soit ½ largeur de doigt sur la carte IGN au 500 000ème (ou sinon à plus de 3 000 pieds ASFC), dont l’une des 2 tours de réfrigération crache un panache de vapeur d’eau qui s’élève verticalement dans le ciel.... Je prends note intérieurement qu’il n’y a pas de vent sur cette partie du trajet... Le Réservoir de Champaubert, et Saint-Dizier qui apparaît derrière au Nord, au loin dans la brume de chaleur.... Quelques vallonnements boisés nous indiquent que nous survolons maintenant le plateau lorrain. L’agglomération de Nancy apparaît au Nord, puis Luneville et un bel aérodrome dans son Est... Puis c’est la remontée à 5 000 pieds pour assurer le passage confortable des Vosges toutes boisées qui culminent à 3 300 pieds dans la zone, et enfin, juste avant 17h00, le premier contact de la semaine avec un contrôle d’approche, sur 120.70.
- Strasbourg Approche de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour.
- Strasbourg, Fox Golf Mike, bonjour.
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Saint-Cyr à destination de Neuhof, à 3 minutes de l’entrée dans votre zone à 5 000 pieds 1017, transpondeur 7000 mode C, 2 personnes à bord. Si possible avec une verticale Sierra Tango Romeo à 2 000 pieds. [Sierra Tango Romeo, STR, est le VOR au Sud-Ouest du terrain de Strasbourg]
- Fox Golf Mike, le QNH 1019, transpondez 7004. C’est approuvé pour la verticale STR à 2 000 pieds, rappelez avant de croiser les axes.
- Fox Golf Mike, 1019 pour le QNH, transpondeur 7004. Je poursuis à 2 000 pieds et rappellerai avant de croiser vos axes.
[un transpondeur est un appareil d'identification à bord de l'avion, qui permet aux radars de contrôle de l'identifier grâce à un code de 4 chiffres entre 0 et 7 ; le code "neutre" est le 7000, mais chaque contrôleur attribue s'il le souhaite un code spécifique à chaque avion qui passe dans sa zone ; le mode C permet en plus de connaître l'altitude de l'avion]
Sympa le contrôleur, et pas contrariant, il suffit de demander ce que l’on veut. A la faveur de la descente de 5 000 à 2 000 pieds, la ville de Strasbourg commence à apparaître devant nous... La cathédrale commence à se détacher, et le ruban du Rhin est bien là, orienté Nord-Sud derrière la ville ; l’Allemagne se trouve juste à l’Est... Mais où se trouve l’aérodrome de Strasbourg (Entzheim) ? Aïe ! Juste à mes 10 heures, je le cherchais trop loin devant....
- Fox Golf Mike, à 30 secondes de couper vos axes.
- Reçu Fox Golf Mike, poursuivez.
Bon, et maintenant, il se trouve où ce terrain de Neuhof ? A 5 minutes dans le 070° m’indique le GPS... Oui, mais c’est qu’il y a plein d’habitations devant ! Je maintiens le cap au 090° pour contourner les faubourgs Sud de Strasbourg, puis remonte vers le Nord en gardant le Rhin sous l’aile droite.
- Strasbourg de Fox Golf Mike, pour quitter votre fréquence et passer sur Neuhof.
- Fox Golf Mike, vous quittez la fréquence, bonne soirée.
- Fox Golf Mike, je quitte votre fréquence, bonne soirée monsieur.
Quelques secondes, le temps de basculer la radio sur 119.25, la fréquence d’auto-information de Neuhof, que j’avais déjà affichée durant la descente...
- Neuhof de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour, DR 400 160 en provenance de Saint-Cyr à destination de vos installations, à 3 minutes de la verticale 2 000 pieds. Rappellerai verticale Fox Golf Mike.
Un pilote sur la fréquence répond alors...
- Attention, il y a des parachutages en cours, si vous voulez bien éviter le passage verticale. Pour info c’est la 36 en service.
Evidemment que je veux bien éviter la verticale terrain, pas vraiment envie de me prendre un parachutiste sur le nez !
- Fox Golf Mike, info "parachutage en cours" reçue, je vais passer à l’Est entre le terrain et le Rhin, et rappellerai en début de vent arrière 36 main droite.
Clic Clic de collationnement en retour... Allons-y, et mieux vaut ouvrir l’œil...
Je longe, vers le Nord, le terrain que je garde sous mon aile gauche, en évoluant entre les habitations, les zones industrielles à ne pas survoler, et la vent arrière sur le Rhin en sens inverse, tout cela en descendant de 2 000 à 1 300 pieds... Personne d’autre en tour de piste ou au décollage, il n’y a que l’avion des parachutistes que j’aperçois bien au-dessus dans la ciel... Début de vent traversier avant les ponts de Kehl, remontée du Rhin pour la vent-arrière, base au-dessus des bassins de la rive Ouest, et finale tranquille sur l’herbe de la 36 droite... Premier taxiway à droite, direction la pompe à essence...
Au roulage, je vois un homme en voiturette qui se dirige à tombeau ouvert vers la pompe ; « quel efficacité incroyable » me dis-je, « j’ai appelé avant le départ pour savoir s’il serait possible de faire les pleins ce soir, et voilà qu’à peine atterri on vient me retrouver à la pompe ! »... Eh bien non, car à peine arrêté à la pompe j’aperçois, précédé au sol par des parachutistes qui effectuent des figures à la limite de l'acrobatie, un magnifique Pilatus PC6 (
www.pilatus-aircraft.com) qui approche à grande vitesse pour faire les pleins lui aussi... Un moustachu jovial en descend, celui là même qui m’avait répondu sur la fréquence...
Une fois faits les pleins du Pilatus, et après 80 litres engloutis par Golf Mike ("le plein d'essence empêche la condensation dans le réservoir" précise le manuel de vol), le rituel du rangement de l’avion peut enfin commencer : plier les cartes, ranger les casques, sortir les valises et les sacs, préparer la housse de l’avion...
Se pose alors la question du lieu où faire dormir Golf Mike : dans le hangar de l’Aéroclub d’Alsace comme le proposent sympathiquement quelques un de ses membres, ou bien dehors sur l’herbe ? Après discussion avec les pilotes présents, j’opte pour l’herbe afin de ne pas être bloqué le lendemain matin si l’instructeur du club avait un empêchement et ne venait pas avec la clef pour ouvrir le hangar.
Il est donc 18 heures largement passées quand nous entamons de repousser l’avion vers l’herbe. Surprise ! : l’hélice est brûlante, après 2h30 de vol et 1 heure sur le parking en plein soleil. Il faut dire que l’après-midi a été particulièrement caniculaire, à tel point que nous avons descendus 3 litres d’eau durant le trajet et 2 bons litres depuis notre atterrissage ! Il faut reconnaître qu’en volant la plupart du temps à moins de 3 500 pieds nous n’avons pas pu profiter des températures plus fraîches en altitude ; leçon à retenir pour les prochains jours : monter plus haut si nous ne voulons pas mourir d’insolation (la température baisse d’environ 2° par tranche de 1 000 pieds) !
Mais bon, nous arrivons finalement à parquer Golf Mike sur l’herbe, et pouvons enfin appeler un taxi pour rejoindre en un quart d’heure notre hôtel au pied de la cathédrale de Strasbourg.
La soirée sera consacrée à une promenade à pied dans la ville, suivie d'un dîner au bord de l’Ill dans la Petite France : choucroute traditionnelle et rognons de veau en plat principal, soupe froide de melon et son sorbet en dessert. Beau son et lumière sur la façade de la cathédrale une fois la nuit tombée.
Lundi 11 août 2003 : Strasbourg / Bourg-en-Bresse / Manosque
Réveil bien matinal pour un jour de vacances : 7h00 ! Il faut dire que la navigation s’annonce longue, puisqu’elle doit nous mener jusqu’à l’aérodrome de Vinon (qui est à 15 minutes de Manosque où habitent des cousins), soit une grande traversée de l’extrême Nord-Est à pratiquement l’extrême Sud-Est de la France.
Un tour sur internet avant de quitter l’hôtel confirme un beau CAVOK sur l’ensemble de notre trajet, donc sans problème pour suivre une route qui va nous faire remonter la vallée du Rhin jusqu’à Mulhouse, contourner la Suisse et le Nord des Alpes en traversant la TMA [zone controlée] de Lyon, puis plonger plein Sud, du Vercors jusqu’au Luberon. Il est vrai que la route directe passe plus à l’Est et permet de traverser des paysages montagneux certainement extraordinaires, mais je n’ai pas choisi de prendre cette route directe pour 3 raisons :
- Je ne connais pas et n’ai jamais pratiqué l’aérologie spécifique des régions de montagnes, et n’ai pas envie de m’y aventurer en pleine canicule quand les thermiques créent sûrement des courants aériens assez forts.
- Je n’ai pas de « qualification montagne », et ne pourrais donc utiliser aucun des aérodromes de la région pour me poser si une urgence devait se déclarer.
- Je n’ai pas envie de déposer un plan de vol et d’attendre d’hypothétiques douaniers pour un survol de la Suisse.
Et puis, le terrain de Bourg-en-Bresse, à mi-trajet juste au Nord de la TMA de Lyon, semble un choix judicieux pour la pause du déjeuner avec un restaurant donnant directement sur la piste.
Nous sommes donc de retour sur le terrain de Neuhof vers 9h30, et prêts à décoller une heure plus tard. Un avion de l’Aéroclub d’Alsace décolle devant nous en annonçant la piste 18 en service. Fichtre ! La manche à air est certes toute mollassonne, mais je lui trouve pourtant une petite tendance à indiquer un vent du secteur Nord. Un nouveau coup d’œil à la carte VAC me confirme que le QFU préférentiel est au 18. Bon, compte tenu des immeubles qui se trouvent dans l’axe du décollage en 36, je me rallie au choix de l’avion qui me précède et je roule également pour le point d’arrêt de la 18.
Ah, mais je m’aperçois que j’ ai oublié de mentionner le fameux AIP SUP 69/03 (www.sia.aviation-civile.gouv.fr) qui concerne Le Bourget (LFPB), Lyon (LFLY), Cannes (LFMD), Lille (LFQO), Rouen (LFOP) et... Strasbourg Neuhof (LFGC). En résumé : obligation de prévenir le CDC (Centre de Détection et de Contrôle militaire) avant tout vol à destination ou au départ des aérodromes concernés (à l’exclusion des vols locaux).
Autant le premier AIP SUP (09/03) était pénible à mettre en œuvre (Plan de Vol obligatoire, donc nécessité d’avoir un formulaire et un fax sous la main), autant ce nouvel AIP SUP est facile à respecter : un simple coup de fil 1 heure avant le vol, une déclaration orale des caractéristiques de l’avion et de l’itinéraire, et voila, c’est tout ! Même pas besoin de confirmer ensuite à qui que ce soit que l’on a passé ce coup de fil ; il suffit de le faire, c’est tout !
On peut évidemment se demander pourquoi cette formalité est imposée sur ces 6 terrains et par sur ceux de Nice, Montpellier, Perpignan, Lasbordes (Toulouse), Rennes, Saint-Cyr ou Toussus (Paris), etc, qui sont tout aussi proches de leurs grandes villes respectives (oups ! je vais donner de mauvaises idées à notre administration réglementophile ! A moins que cette même administration ne se rende enfin compte que cet AIP SUP ne sert vraiment à rien !), mais bon, la procédure est maintenant simple et légère, donc ne nous plaignons pas trop !
Alignement en 18 donc. Pleins gaz, les 2 250 tours minimum sont bien au rendez-vous, pressions OK, pas de voyant allumé, Fox Golf Mike prend son élan et à 110Km/h s’élève tranquillement dans l’azur strasbourgeois. Altération du cap de 30° à droite, et direction le 210° vers Colmar. Au revoir à Neuhof, bonjour à Strasbourg Approche pendant quelques minutes pour quitter leur zone D vers 3 000 pieds, et je suis enfin tranquille sans devoir parler à quelque contrôleur que ce soit... Oui, je ne suis pas un inconditionnel de la parlotte et du contact systématique avec les contrôles dans les zones E, et encore moins avec les SIV, même si je suis souvent en écoute sur leur fréquence pour prendre en compte les trafics déclarés et assurer ma propre sécurité en cas de problème.
Je passe Colmar par l‘Ouest, en survolant les contreforts orientaux des Vosges qui m’obligent bientôt à monter vers 5 500 pieds, toujours cap au 210°, vers Montbéliard maintenant. Je préfère largement en effet les montagnes toutes vertes aux zones gribouillées de bleu (TMA et CTR en D) qu’indique la carte IGN aux abords de Bâle – Mulhouse.
Descente après les Vosges pour passer sous les 5 000 pieds du plancher Ouest de la D de Bâle. Un coup d’œil à gauche sur l’immense piste de l’aérodrome désaffecté de Belfort-Fontaine. 3 000 pieds. Passage au Nord de Montbéliard dont la piste en dur (1 700 mètres) est à peine visible au milieu de l’océan de verdure de l’aérodrome (aérodrome qui semble d’ailleurs étrangement en pleine ville...).
Puis commence une superbe descente à 2 000 pieds le long du Doubs vers Besançon. Voie ferrée, autoroute et méandres de la rivière se croisent et recroisent, puis le Doubs s’enfonce en serpentant dans une profonde vallée bordée de collinettes verdoyantes.
Besançon apparaît bientôt devant nous ; l’aérodrome de Thise, puis la vieille ville sous l’aile droite qui semble comme coincée dans le fer à cheval d’un méandre du Doubs. Ses toits aux teintes roses, oranges, rouges , bordeaux, sont comme une annonciation des couleurs des villes méridionales qui nous attendent plus loin. Le contraste architectural est saisissant entre les grands ensembles de bâtiments qui s’alignent sagement sur quelques axes principaux, et les grappes de petits immeubles étroits qui semblent agglutinés les uns aux autres. Aérodrome de Lavèze sous l’aile gauche, avec un avion en tour de piste sous le contrôle attentif d’une voix aux intonations toutes placides.
Et c’est reparti pour une directe sur Lons-le-Saulnier, avec un bref "ras du sol" pour passer sous les 800 ASFC de la R45S dont je n’ai pas envie de demander si elle est active ou pas (nous sommes un lundi, et les militaires sont certainement beaucoup plus de sortie en semaine que durant les week-ends). A notre gauche, le Jura descend vers la plaine en contreforts arrondis, parallèles à notre route et auxquels s'agrippent les vignobles d'Arbois. Déroutement de quelques minutes pour aller tourner autour d’un joli petit village perché sur son piton rocheux, Et voilà Lons-le-Saulnier qui défile sous nous. Dernier affichage sur le GPS avant le déjeuner, direction Bourg-en-Bresse que nous atteignons 15 minutes plus tard. Il n’est que 12h30, mais la faim et la soif se font sentir dans le cockpit.
- Bourg de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour.
Comme me l’a expliqué ma copilote, grande marcheuse devant l’éternel et qui crapahutait dans la région pas plus tard que la semaine dernière, Bourg doit être prononcé "Bourq" si on veut faire un tant soit peu couleur locale.
Pas de réponse. L’AFIS doit être en pause déjeuner. Je n’ai entendu aucun autre avion s’annoncer ces dernières minutes, mais je continue quand même mon soliloque :
- Fox Golf X-Ray Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Neuhof à destination de vos installations pour un refuelling de l’avion et de l’équipage, en approche de votre terrain 2 000 pieds pour une verticale estimée dans 3 minutes. Je rappellerai verticale pour l’intégration standard Fox Golf Mike.
Bon, vent faible presque de travers, la 18 en service, ça tombe bien, c’est également le QFU préférentiel. Large vent arrière dans l’Est, jolie finale sur un PAPI dont je n’ai même pas vu la couleur (ni blanc ni rouge, rien vu du tout !), demi-tour sur la piste et virage à gauche pour parker Golf Mike entre une magnifique Gazelle bleu nuit (elle sort de l’atelier de peinture nous confiera son propriétaire à la fin du déjeuner) et un impressionnant Super Puma vert de l’Armée de Terre (c’est écrit sur l’axe de son rotor arrière, là, pas moyen de se tromper sur le nom du propriétaire). C’est étonnant quand on y pense, ces étranges couleurs pour des animaux qui ne sont même pas censés voler ! Tant qu’on y est, pour rester dans le même délire façon art moderne (« ceci n’est pas un avion ! »), pourquoi ne pas baptiser les DR400 des « Requins » et les peindre en rouge ?
Et maintenant, à l’attaque de notre déjeuner. Le restaurant, "Le Petit Prince" (original, non ?), est bien ouvert comme prévu, juste derrière les barrières du parking, et les tables sont dressées sous un immense auvent de toile bleue qui prodigue une ombre totalement indispensable. Une tablée de 4 militaires, une autre de 3 pilotes privés qui ont atterri juste après nous, une troisième de touristes dont la promenade en Gazelle s’est interrompue précipitamment...
Vite, de l’eau fraîche pour étancher notre soif toujours incontrôlable par les 40° qui règnent maintenant. Puis 5 minutes d’attente... 10 minutes d’attente... Toujours pas de carte... « Le Chef prépare votre repas » annonce la femme qui fait le service... Effectivement, à peine ces paroles prononcées, le Chef (alias Eric Blanc, qui est aussi depuis peu le patron du restaurant) nous apporte deux belles assiettes de crudités toutes fraîches... Nous nous jetons dessus, décidés à lui faire confiance pour la suite puisque de toute façon il n’y a qu’un seul menu établi d’avance pour tous les convives...
Vous ne devinerez jamais ce que fut notre plat principal... Pas possible... Un énorme magret de canard (pas un demi ; un entier, et énooorme en plus...) accompagné d’une généreuse poilée de pommes de terre, petits lardons et champignons frais !!! Y’a pas à dire, le Chef sait parler aux pilotes affamés ! Ah, j’oubliais le dessert : tarte aux fraises maison ! Et tout ça pour 12 euros par personne ! Un vrai régal ! Le résultat était inévitable : sieste obligatoire jusqu’à 14h30, vautrés en inanition dans les fauteuils du restaurant !
Départ remarqué des militaires dans le vacarme de leurs turbines, qui font après leur décollage un passage ras du sol avant de disparaître dans un virage hallucinant... L’autre avion avec ses 3 pilotes repart avant nous ; ils décollent comme le Super Puma à contre-QFU sur la 18 (le vent a tourné durant le déjeuner). Paresse de remonter la piste ? Avec la chaleur qu’il fait et le poids de l’avion, je n'aurais pas envie de me risquer à la même manœuvre. Pour ma part, je n'hésiterai pas à remonter jusqu’au bout de la 36 : « mieux vaut avoir de la piste devant soi que derrière » dirait Gisèle mon instructrice. 1 139 mètres pour décoller, ça ira ? Oui, ça devrait suffire !
Et c’est reparti pour la deuxième manche de la journée, destination Vinon, en deux parties qui seront très différentes : vol dans les plaines de la Saône et du Rhône jusqu’au VOR de La Tour du Pin, puis vol de moyenne montagne depuis la région de Grenoble jusqu’à Vinon.
- Bourg de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour.
- Fox-Trot Golf X-Ray Golf Mike, Bourg, bonjour.
Ouah !!! Vous avez noté ? Non, pas le fait que l’AFIS soit revenu de déjeuner, ça c’est normal (il est 15h00 !), et puis je le savais déjà puisque je suis allé lui payer les taxes avant de repartir... Alors ??? Ben oui, il m’a appelé Fox-TROT ! Depuis 6 ans que je monte en place gauche dans un avion, je n’ai pas souvenir d’avoir entendu un AFIS / contrôleur égrener aussi "poliment" l’indicatif complet d’un avion...
Oui, je sais, les joies du pilote sont simples, mais au moins il sait les savourer...
- Fox Golf X-Ray Golf Mike, DR 400 160 au parking pour un vol à destination de Vinon, pour les paramètres s’il vous plait monsieur.
Bon, je ne suis pas aussi "poli" que lui dans mon collationnement, mais je lui dis quand même "monsieur"...
- Fox-Trot Golf X-Ray Golf Mike, la 36 en service, roulez pour le point d’arrêt et rappelez prêt.
Et en plus il a le bon goût de me confirmer la piste que je voulais pour décoller. Vraiment chouette cet AFIS. Point d’arrêt, essais moteur, je remonte la 36, décolle, et me retrouve rapidement en début de vent arrière.
- Fox Golf X-Ray Golf Mike, en début de vent arrière 2 000 pieds, en montée vers 4 000 pieds pour quitter votre circuit par le Sud.
- Fox-Trot Golf X-Ray Golf Mike, vous n’aviez pas connaissance de la procédure de moindre bruit pour le décollage ?
Merde ! Je l’ai oubliée, alors que j’avais bien vu que la carte VAC indiquait une altération de cap de 10° à droite après le décollage. Voilà ce que c’est de partir sans relire attentivement 30 secondes les consignes du terrain. Quelle exquise gentillesse interrogative de l’AFIS en tout cas, alors que je connais d’autres terrains où j’aurais pu me faire vertement rabrouer par le contrôle pour un oubli du même genre...
- Euh, non monsieur, elle est passée à l’as pour cette fois, toutes mes excuses aux riverains Fox Golf X-Ray Golf Mike.
- Fox-Trot Golf X-Ray Golf Mike, vous y penserez certainement pour votre prochain passage. Vous poursuivez et vous rappellerez pour quitter.
Golf Mike est toujours en montée. Le cap ? C’est simple : « pour Vinon c’est tout droit au 172° et 1h12 de vol » m’indique le GPS. Super, non ? Là, je l’avoue, je me prends à aimer ce petit pavé d’électronique, d’autant plus qu’il va bientôt m’aider à tracer une ligne directe à travers montagnes, chaînes, cols, vallées et brume de chaleur dans un endroit que je ne connais pas et dans lequel je ne me serais pas aventuré l’esprit aussi léger sans lui.
Sortie du circuit de Bourg, entrée dans la TMA de Lyon :
- Lyon Approche de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Lyon Approche, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Bourg, à destination de Vinon, actuellement à 3 minutes de l’entrée dans votre zone par le Nord à 4 000 pieds, transpondeur 7000 mode C, 2 personnes à bord
- Fox Golf Mike, le QNH 1019, affichez 6401 au transpondeur. Quelle sera votre route ?
- Fox Golf Mike, 1019 pour le QNH, 6041 au transpondeur ; ce serait pour un transit direct
- Fox Golf Mike, vous passerez verticale Tango Delta Papa ? [TDP pour Tour Du Pin, le VOR à mi-chemin entre Lyon et Grenoble]
- Affirme Fox Golf Mike
- Fox Golf Mike, c’est approuvé, poursuivez 4 000 pieds
- Fox Golf Mike, je poursuis 4 000 pieds
Et revoilà ! A Lyon, une région où les cartes et les AIP SUP ne sont guère plus enthousiasmantes qu’à Paris pour ce qui concerne les contraintes de navigation, le contrôle vient de m’autoriser à traverser sa zone exactement sur le trajet que je souhaitais... Le pied !
Nous passons le travers Est de Lyon Saint-Exupéry sans rien voir de cet aéroport tellement nous sommes absorbés à reconnaître les premiers reliefs alpins qui se profilent au loin devant nous. Le lac de Paladru, d’un beau bleu intense, apparaît sur notre gauche ; puis la première barre rocheuse qui annonce le Vercors, derrière laquelle se révèlent à droite l’aérodrome de Grenoble Saint-Geoirs et à gauche l’Isère qui fend littéralement la montagne et conduit nos regards vers les faubourgs Nord-Ouest de la ville de Grenoble.
- Fox Golf Mike, j’arrive en sortie de votre zone pour quitter la fréquence.
- Fox Golf Mike, vous quittez la fréquence, au revoir.
- Au revoir, bonne fin de journée.
Enfin la liberté et la montagne ! D’ailleurs, à propos de montagne, il est temps de commencer à monter car les plus hauts sommets devant s’élèvent à plus de 7 500 pieds... 8 500 pieds d’altitude pour l’avion suffiront donc... S’enchaînent alors une série de pics, crêtes, hauts plateaux, vallées, que nous sommes incapables de nommer mais qui nous font nous exclamer pendant près de 45 minutes... De ci de là on distingue un refuge isolé, accroché à des pentes improbables. Aucun point de repère durant toute cette traversée, et seulement les ressources de Marseille Nord Info et de Marseille Sud-Est Info disponibles en cas de pépin... Pas le pied, mais le paysage fait tout oublier (enfin, presque...).
16h00 à peine passées, après le franchissement d’une dernière chaîne de montagnes, la vallée de la Durance apparaît enfin au loin devant nous. La descente vers 3 000 pieds peut enfin commencer, dans une incroyable fournaise dont l’altitude ne va maintenant plus nous protéger. Forcalquier défile sur notre droite, les collines de Manosque sont franchies en un dernier petit saut, comme le dernier obstacle d’un gigantesque « 200 kilomètres haies ». Première vision des ravages du feu dans le Sud-Est, sur les pentes au Nord de Manosque où une cinquantaine d’hectares ont brûlé fin juillet, visiblement sans trop de dégâts pour les habitations.
La descente se poursuit à 2 500 pieds pour assurer la verticale du terrain de Vinon, tout en ouvrant l’œil sur les planeurs qui pullulent dans le coin. L’herbe du terrain est brûlée par le soleil. La 28 en service, avec des planeurs posés un peu partout : 3 sur le parking herbe au Nord, 2 devant les raquettes au Nord de la 28 herbe (double piste en dur incluse dans l’immense piste en herbe de 170 mètres de large) prêts pour le départ, un dernier dans la moitié Sud de la 28 herbe... Ne me reste plus qu’à atterrir sur la minuscule bande de la piste dur en 28 Sud : 15 mètres de large, mais qui a été rallongée depuis peu et atteint maintenant 700 mètres de longueur contre seulement 400 auparavant.
Auto-information sur la fréquence (je ne suis qu’un avion, et le starter des planeurs ne parle pas aux avions), verticale 2 500 pieds, large virage par le Nord pour rejoindre le début de la vent arrière 28 main gauche (la main droite est réservée aux planeurs), établi en vent arrière sans dépasser le Verdon (un Notam interdit de s’approcher de la centrale de Cadarache), brève base pour éviter les maisons et ne pas dépasser les axes, et posé tout doux sur le pointillé central de la 28 dur Sud.
Ensuite, pour rejoindre le parking avion au pied de la tour, je traverse la 28 herbe en ayant vérifié qu’aucun planeur n’arrivait ni ne se faisait tracter au décollage. Arrêt du moteur sur le bitume devant l’Aéroclub Manosque Vinon (ACMV) ; « magnétos off, clef retirée ».
Nous sortons de l’avion et détendons nos muscles, incrédules en repensant aux paysages que nous venons de traverser. Ce matin à Strasbourg, ce soir à Vinon ; nous nous faisons l’effet de cosmonautes débarquant d’un voyage interplanétaire. Difficile de rester au soleil, malgré le vent qui procure par moment une toute petite sensation de mieux-être.
Mon cousin Eric arrive bientôt, accompagné de sa fille Mathilde et suivi de peu par mon oncle Claude (le père d’Eric). Plaisir des retrouvailles en famille, discussion sur le voyage avec un très sympathique pilote de l’ACMV, ancien postier de Manosque. Nous sortons les bagages de l’avion, et je repars avec Claude pour un vol local. A peine décollés nous survolons, dans l’axe de la 28 de l’autre côté de la Durance, un incendie qui vient à peine de démarrer et qui entame déjà l’escalade d’une colline en direction du Nord vers Sainte Tulle. La progression du feu est spectaculaire, les flammes dévorent littéralement la végétation. Triste vision.
La soirée se passe chez Eric et sa femme Isabelle, entourés de Mathilde et de Marie leur deuxième fille, qui nous hébergent et nous régalent d’un superbe repas. Nous sommes bercés par une douce brise apaisante, et littéralement en béatitude devant la vue de Manosque et de la vallée de la Durance qui s’étend devant nous depuis la terrasse de leur maison. Les discussions se poursuivent jusque tard dans la fraîcheur de la nuit.
Mardi 12 août 2003 : Manosque / Béziers / Toulouse
CAVOK et canicule, voici les 2 seuls mots que connaît la météo pour cette nouvelle journée. Cette météo favorable est la bienvenue, car la journée se promet d’être doublement intense : par la longueur du vol (ce soir, nous serons à Toulouse !), et par l’apparente complexité de la navigation. Pour ceux qui ne connaissent pas la région, avez-vous déjà pris le temps de regarder à quoi ressemble la côte méditerranéenne sur la carte IGN du Sud-Est ? Non ? Alors imaginez une succession de CTR et de CTA, le plus souvent en D donc soumises à autorisation avant d’y entrer (Nice & Cannes, Toulon & Hyères, Provence Rhône1 et Istres, Nîmes, Montpellier, Béziers, Perpignan !!!), ajoutez une bonne dose de zones P (Iles du Levant, Toulon), de zones R (Brégançon, Istres, Montpellier...) à des altitudes toutes différentes les unes des autres, saupoudrez le tout de quelques itinéraires recommandés (en pointillés sur la carte) entre des points de reports dont vous n’avez aucune idée de comment les reconnaître, et complétez le tout avec quelques AIP SUP qui limitent encore vos mouvements (56/02 pour Marseille, 58/03 pour Fos sur Mer) : hormis le transit Nord de Paris (NB : qui n’est plus autorisé en ce moment), je ne connais pas de navigation plus stressante à préparer ! Plus encore que d’habitude, la carte IGN est pliée avec soin, les cartes VAC de la journée sélectionnées dans un classeur spiralé, les fréquences préparées...
Mon cousin nous racompagne sur le terrain de Vinon. L’habitude commençant à venir, l’avion est rapidement débâché, détaché, nettoyé, chargé, vérifié... et à 11h20 nous décollons de Vinon, direction le 105° pour nous faufiler entre les R95A et R138 (le camp de Canjuers). Nous suivons au Sud les méandres bleus du Verdon, apercevons le Lac de Sainte Croix au loin, puis le camp de Canjuers reconnaissable à son immense plateau brûlé par le soleil.
Le GPS indique maintenant que l’aérodrome de Fayence est à nos 090°, je peux donc le rejoindre sans risquer d’entrer dans la R138. Verticale terrain, le ciel au Sud est maintenant particulièrement brumeux, ce qui ne me permet pas de distinguer la côte. J’affiche sur la radio le 134,47 indiqué sur la carte IGN pour Nice Approche, et j’engage un grand cercle au Sud-Ouest du terrain : après une série d'échanges entre contrôle et des avions de ligne, je peux enfin m’annoncer.
- Nice Approche de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour.
- Fox Golf Mike, Nice Approche, bonjour.
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Vinon à destination de Béziers, via un transit côtier à partir de Fréjus, actuellement verticale Fayence 5 000 pieds, transpondeur 7000 mode C, 2 personnes à bord. A 3 minutes d’entrer dans votre zone.
- Fox Golf Mike, il y a une erreur sur la carte IGN. Passez sur le 120,85 pour le contrôle VFR.
- Je passe sur 120,85 Fox Golf Mike, au revoir.
Aïe, les ennuis commencent. Je me disais bien que les niveaux de vol au 220 dont il était question sur la fréquence n’étaient pas faits pour moi... Passage de la radio sur le 120,85, et nouvelle annonce de mes intentions...
- Fox Golf Mike, le QNH 1017, transpondez 7041. Et je préfère que vous rejoigniez la côte au niveau de Saint-Tropez.
Re-aïe ! J’ai en partie perdu mes repères en faisant des tours d’attente au Sud-Ouest de Fayence (qui, je m’en rends compte maintenant, n’étaient pas vraiment nécessaires), et je n’ai pas envie de détourner mes yeux sur la carte pour trouver Saint-Tropez : je préfère surveiller autour de moi les planeurs qui évoluent à partir du terrain de Fayence.
- Fox Golf Mike, 7041 au transpondeur. Pourriez-vous me donner un cap à suivre pour Saint-Tropez s’il vous plait ?
- Fox Golf Mike, prenez un cap 190°... non, plutôt 200°...
- Fox Golf Mike, je prends le cap au 200° vers Saint-Tropez... et je souhaite descendre progressivement vers 2 000 pieds jusqu’à la côte
- Fox Golf Mike, vous descendez 2 000 pieds, rappelez en vue de la côte
- Je descends 2 000 pieds et rappellerai en vue de la côte, Fox Golf Mike
Ouah ! Intenses minutes ! Mais les contrôleurs ont été ultra sympas en m’aidant avec la bonne fréquence, le cap préférentiel et le changement d’altitude. Une nouvelle pensée pour Gisèle, mon instructrice : « maintenant, tu t’occupes de faire voler ton avion ! » m’aurait-elle dit dans un cas pareil... Ce que je fais donc, en assurant tant bien que mal le cap et la réduction de l’altitude, en zigzagant entre la brume, les nuages, quelques barbules stalactites et les montagnes.
Sous nos ailes, le paysage de collines vert-jaune change soudainement d’aspect pour faire place à une désolation noire traversée de routes blanches qui serpentent telles des rivières asséchées : ce sont les restes des incendies du massif des Maures qui s’étaient déclenchés quelques semaines auparavant, en particulier mi-juillet sur les hauteurs de Fréjus, et fin-juillet sur les hauteurs de Sainte Maxime et des Issambres ; ce sont au total plus de 20 000 hectares (deux fois la superficie de Paris) qui ont été ravagés par le feu en à peine 2 semaines !
A l’approche de la côte, le plafond tombant des nuages me conduit à poursuivre ma descente.
- Fox Golf Mike, en approche de la côte. Je souhaite descendre à 1 000 pieds pour éviter des barbules
- Fox Golf Mike, vous descendez 1 000 pieds, rappelez Sierra Tango Papa [STP, le VOR au centre de la presqu’île de Saint-Tropez]
- Je descends 1 000 pieds et rappellerai Sierra Tango Papa Fox Golf Mike
Le plafond et la visibilité s'améliorent finalement. Nous arrivons rapidement au-dessus de Saint-Tropez, passons le VOR, et quittons le contrôle de Nice pour passer avec Toulon.
- Toulon Approche de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Toulon Approche, Fox Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Vinon et en transit côtier à destination de Béziers, actuellement travers le VOR de Saint-Tropez en montée vers 2 000 pieds, transpondeur 7041, 2 personnes à bord. A 3 minutes d’entrer dans votre zone par Echo [au niveau de Cavalaire-sur-Mer]
- Fox Golf Mike, le transit 2 000 pieds est approuvé. Le QNH 1019, affichez 7002 au transpondeur, et rappelez Sierra Echo [le fort de Brégançon]
- 1019 le QNH, transpondeur 7002, et je rappellerai Sierra Echo, Fox Golf Mike
Bon, pas si compliqué que cela le transit, et même pas besoin de rappeler en passant Echo. Sur notre droite défile la plage de Pampelonne. Magnifiques villas sur les hauteurs. Petites criques aux eaux transparentes ; les ombres de bateaux se détachent nettement sur le fond de la mer. Chaque morceau de sable est occupé par les couleurs vives des parasols et des serviettes. Certains vacanciers se sont même réfugiés sur les rochers qui descendent en pente douce vers les vagues.
Le plafond et la visibilité horizontale sont maintenant excellents ; nous passons les lieux connus de la côte : Cavalaire, Bormes-les-Mimosas, Le Lavandou. Brégançon est déjà visible au loin... Mer d’un bleu profond, côte d’un vert profond, quelle magnifique région !
- Fox Golf Mike, je passe Sierra Echo
- Fox Golf Mike, vous poursuivez, rappelez Sierra [la pointe Nord de l’île de Porquerolles]
- Je rappellerai Sierra, Fox Golf Mike
Euh, il va peut-être falloir que je monte un peu, moi, si je ne veux pas me lancer dans un transit maritime, car 2 000 pieds d’altitude avec une finesse de 9, cela me fait à peine plus de 3 miles de plané (la demi-largeur d’un doigt sur la carte) : insuffisant.
- Fox Golf Mike, je souhaite monter à 4 000 pieds pour assurer la sécurité du transit vers Sierra
- Fox Golf Mike, vous pouvez monter, rappelez stabilisé 4 000 pieds
- Je monte 4 000 pieds et rappellerai stabilisé, Fox Golf Mike
Nous poursuivons avec la presqu’île de Giens sous notre aile, puis abordons la rade de Toulon plein Ouest vers Sierra Whisky [le Cap Sicié] ; nous passons Sanary-sur-Mer, Bandol et arrivons à La Ciotat (le point Whisky Alpha) dont les chantiers de construction navale sont bien visibles.
- Fox Golf Mike, je passe Sierra Whisky
- Fox Golf Mike, vous pouvez quitter la fréquence et passer avec Provence sur 127,72, au revoir
- Fox Golf Mike, je passe avec Provence sur 127,72, et quitte votre fréquence, au revoir monsieur, bonne fin de journée
- Merci, bon vol Fox Golf Mike
Oh, je ne sais pas comment va être le vol plus loin jusqu’à Béziers, mais celui que nous venons de faire jusqu’à présent le long de cette côte n’est pas juste "bon" mais bel et bien "magnifique" !!! Paysages exceptionnels, navigation somme toute facile, des contrôleurs sympas, pas compliqués, et qui assurent une excellente information de trafic... Sans oublier les commentaires avisés de ma copilote favorite qui a parcouru cette région de long en large pendant des années...
- Provence de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Provence, Fox Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Vinon et en transit côtier à destination de Béziers, je passe actuellement La Ciotat à 4 000 pieds pour entrer dans votre zone, transpondeur 7002 mode C, 2 personnes à bord
- Fox Golf Mike, le QNH 1019, rappelez Sierra Echo [le Cap Croisette] et prévoyez ensuite un transit vers Sierra [Carry-le-Rouet, de l’autre côté de la rade de Marseille] à 1 500 pieds
- 1019 le QNH, et je rappellerai Sierra Echo, Fox Golf Mike
Facile...
Nous longeons la baie de Cassis, puis les Calanques jusqu’au Cap Croisette... Cap au 310° sur Sierra ; le Château d’If et les Iles de Frioul à notre droite, Marseille apparaît dans la brume au loin.
Côte très aride entre Sierra et Sierra Whisky (Le Cap Couronne). Montée à 3 000 pieds pour passer le Golfe de Fos, impressionnant par la densité des usines qui le bordent. Re-descente à 2 000 pieds, finalement la meilleure altitude pour profiter de la grandeur du paysage sans mourir de chaleur.
Et enfin arrive la Camargue, immense étendue plate qui contraste incroyablement avec les reliefs vus jusqu’à présent. D’immenses salins roses se succèdent, puis de vastes étendues vertes parcourues par les multiples méandres du Rhône. De ci de là, des petites villes rompent la belle monotonie du paysage. Euh, d’ailleurs...
- Provence de Fox Golf Mike
- Fox Golf Mike, Provence, j’écoute
- Fox Golf Mike, j’ai du mal à me repérer... Pourriez-vous me confirmer où j’en suis par rapport à Whisky Alpha ?
J’entends le contrôleur se demander intérieurement « c’est qui ce zozo ? »... Pas grave, j’assume, et je préfère être sûr de ma position plutôt que de me draper dans une fierté géographiquement mal placée...
- Fox Golf Mike, vous avez dépassé Whisky Bravo, et vous arrivez maintenant sur Whisky Alpha
Bien sûr, c’est Saintes-Maries-de-la-Mer qui se trouve devant nous !
- Fox Golf Mike, nous avons le visuel sur Whisky Alpha, merci monsieur
Nous survolons une grande plage de sable à laquelle les touristes accèdent directement : succession de parasols et de véhicules... Puis Saintes-Maries-de-la-Mer, qui semble prisonnière à la fois des étendues marécageuses et des lacs qui l’entourent, et aussi des rangées de voitures et de caravanes qui occupent chaque espace disponible.
- Fox Golf Mike, passons Whisky Alpha
- Fox Golf Mike, vous pouvez contacter Montpellier sur 133,77
- Fox Golf Mike, je quitte votre fréquence et passe avec Montpellier sur 133,77 ; au revoir monsieur
- Montpellier de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Montpellier, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Vinon et en transit côtier à destination de Béziers, je passe actuellement Saintes-Maries-de-la-Mer à 2 000 pieds pour entrer dans votre zone, transpondeur 7002 mode C, 2 personnes à bord
- Fox Golf Mike, transit approuvé, le QNH est de 1019, rappelez Echo Sierra [le phare de l’Espiguette]
- Le QNH 1019 et je rappellerai Echo Sierra, Fox Golf Mike
La paysage ne change pas, mais les constructions que nous apercevons sont soudainement d’un style nettement moins charmant que celui vu jusque là : Port-Camargue, le Grau-du-Roi et la Grande-Motte étalent leurs hideuses barres d’immeubles, dont les douces circonvolutions n’enlèvent rien à leur incongruité.
- Fox Golf Mike, verticale Echo Sierra, je souhaite monter à 4 000 pieds pour le transit direct sur Whisky Sierra [au Sud de Palavas]
La carte indique un transit direct recommandé à 1 000 pieds maximum, mais je préfère encore une fois prendre de la hauteur pour assurer le passage.
- Fox Golf Mike, poursuivez sur Whisky Sierra et maintenez 2 000 pieds, je vous rappelle
Ah ? Curieux... Je poursuis donc, et au bout de trois minutes :
- Fox Golf Mike, passez avec la Tour sur 118,77
Bon, pourquoi pas...
- Montpellier Tour de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Montpellier Tour, vous souhaitez monter 3 000 pieds, c’est bien ça ?
- Négatif Fox Golf Mike, c’était pour monter à 4 000 pieds... Mais, euh, vu que je suis presque arrivé à Whisky Sierra, ça ne sera pas nécessaire, je préfère rester à 2 000 pieds
- Reçu Fox Golf Mike, dans ce cas vous pouvez repasser sur 133,77
- Bien, je quitte votre fréquence et repasse sur Montpellier Approche 133,77 Fox Golf Mike, au revoir madame
Ouah, quel pataquès !
Palavas défile sous l’aile droite, dans un incroyable enchevêtrement : la mer, l’étang, un canal, une rivière, une grande route nationale à 4 voies, tout cela serpente, se croise, se rejoint...
Bon, nous continuons maintenant vers le Sud. La montagne de Sète en ligne de mire. Puis nous survolons le Nord de la ville dont la laideur des zones industrielles contraste avec l’harmonie des toits roses du centre ville. Au loin dans le Bassin de Thau, les parcs à huîtres dévoilent leurs alignements parfaits.
5 minutes plus tard nous arrivons au Cap d’Agde, dont l’architecture moderne est nettement moins choquante que celles du Grau-du-Roi ou de la Grande-Motte ; sans doute est-ce dû aux toits de tuiles des immeubles, du même rose que ceux de Sète.
Nous dépassons ensuite l’embouchure de l’Hérault, et entrons dans les terres pour rejoindre l’aérodrome de Béziers où nous allons faire une pause ainsi que les pleins de l’avion.
Nous quittons Montpellier Approche pour contacter la tour de Béziers. Terrain contrôlé, la 10 en service, un rapide tour de piste et nous sommes bientôt au parking essence où nous bâchons Golf Mike (il fait une chaleur totalement insupportable au sol...).
Un autre pilote est devant nous à la pompe, où il attend depuis plus d’une demi heure pour faire les pleins de son Cessna, pressé qu’il est de « repartir vers l’Afrique ». L’essencier étant retenu par un vol commercial (il y a plus d’une douzaine d’arrivées et de décollages par jour), nous repoussons Golf Mike sur le parking et nous précipitons dans l’aérogare dont l’air conditionné et le petit snack-bar sont d’un réconfort appréciable ; il est presque 14 heures et nous sommes morts de faim.
Looongue pause reposante... Nous nous octroyons même une sieste de presque une demi heure... Revenus dehors en attendant l’essencier, nous observons pour la première fois le manège des avions qui viennent accrocher au sol les banderoles qu’ils vont ensuite aller tirer à 500 pieds au-dessus des plages : ils arrivent comme pour un atterrissage, visent entre deux drapeaux où se trouve tendue l’élingue de la banderole à accrocher, puis mettent pleins gaz et remontent à très forte pente pour que la banderole ne frotte pas sur le sol (ce qui risquerait de les freiner).
Taxe, essence, prévol de l’avion, et nous voici redécollés à 16h20, direction l’aéroport de Lasbordes à l’Est immédiat de Toulouse.
Et c’est à nouveau la côte qui défile, en compagnie de Perpignan Approche maintenant. Plages quasi rectilignes dans cette région : Valras-Plage, Narbonne-Plage, Gruissan, Port-la-Nouvelle, Leucate et son étang, Saint-Laurent-de-la-Salanque, Canet-du-Roussillon, Saint-Cyprien, et Argelès.
Peu à peu les Pyrénées émergent de la brume de chaleur, dressées à l’horizon d’une côte perpignanaise toute plate ; c’est particulièrement impressionnant de les voir se jeter directement dans la mer, sans aucune transition, comme une cascade de roches qui se précipiteraient dans un lac .
Alors que je suis par le travers de Perpignan, j’entends à plusieurs reprises un Pélican (Canadair bombardier d’eau) s’annoncer sur la fréquence ; comme il n’est pas entendu par le contrôleur car les montagnes empêchent encore les ondes de passer, j'ai l'honneur de faire le relais quelques instants entre lui et Perpignan Approche, comme le font paraît-il les pilotes à bord de leurs gros avions au-dessus de l'Afrique :
- Perpignan de Fox Golf Mike ?
- Fox Golf Mike, je vous écoute
- Perpignan, vous ne semblez pas entendre un Pélican qui vient de parler à plusieurs reprises sur la fréquence...
- Effectivement, je ne l'ai pas reçu...
- Perpignan, je peux vous faire le relais si vous voulez
- Allez-y Fox Golf Mike
- Pélican de Fox Golf Mike ?
- Pélican, Fox Golf Mike, nous sommes de retour d'une mission en Espagne. Nous passons actuellement le Cap de Creus, nous transitons le long de la côte à 1 500 pieds, et nous allons atteindre la frontière dans 5 minutes
- Perpignan de Fox Golf Mike, c'est un Pélican qui revient de mission en Espagne et est à quelques minutes de la frontière
- Reçu Fox Golf Mike, merci
Incroyable ! Pris sous l'avalanche de l'annonce radio du Pélican (pourtant pas pire que les miennes, je le reconnais), je n'ai pas été fichu de répéter la moitié de ce qu'il m'a dit. Mon relais n'était heureusement pas d'une urgence vitale, plutôt une simple petite info-traffic et une réponse aux messages insistants du pilote du Pélican. Ce dernier, toujours fort bavard, est quelques minutes plus tard en contact direct avec le contrôleur. Comme quoi, ça ne s'improvise pas d'écouter des pilotes volubiles et de leur donner ensuite les bonnes consignes.
Au pied des premiers dénivelés des Pyrénées, apparaissent les villes de Port-Vendres et Banyuls-sur-Mer que nous survolons en un grand cercle ; ma copilote toute excitée me raconte ses souvenirs de randonnée sur la côte Vermeille, du littoral et aux crêtes agrémentées de batteries de tours. Puis nous entamons de remonter vers le Nord, direction Carcassonne puis Toulouse.
Nous passons Perpignan par l’Ouest, et grimpons à 5 000 pieds pour passer le massif montagneux qui se dresse sur notre route. Sur un des sommets, une quinzaine d’éoliennes battent des bras en mesure.
Nous redescendons ensuite à 2 000 pieds dans la vallée de l’Aude, passons Carcassonne et son impressionnante ville fortifiée, puis remontons de plus en plus dans la brume vers Toulouse. « Lasbordes au 302° droit devant, dans 6 minutes et 32 secondes »... C’est gentil au GPS de me prévenir aussi précisement, car je ne vois toujours rien devant : pas de ville et encore moins d’aérodrome. L’ATIS de Lasbordes annonce la 34 en service avec un faible vent du Nord-Nord-Ouest.
- Lasbordes de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Lasbordes, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Béziers à destination de vos installations, actuellement 2 000 pieds à 3 minutes du terrain, avec information Golf
- Fox Golf Mike, rappelez en début de vent arrière main droite
- Négatif, Fox Golf Mike, si possible je préfèrerais une directe 34
- C'est d'accord, Fox Golf Mike, rappelez en longue finale 34
- Je rappellerai en longue finale 34, Fox Golf Mike
10 minutes plus tard, à 17h56, nous sommes au pied de la tour, moteur coupé, en train de nous relaxer en piétinant à l’ombre de Golf Mike pour réveiller nos jambes endormies. Quelle extraordinaire journée nous venons de vivre, passant d’une chaîne de montagnes à l’autre en un long transit côtier qui s’est déroulé parfaitement grâce à l’aide irréprochable des contrôleurs en route.
Nous prenons tout notre temps pour sortir nos affaires et préparer Golf Mike pour la nuit, et ce n’est qu’à 19 heures passées que nous prenons le chemin du centre-ville. La soirée sera consacrée à une visite express de la ville, en particulier de la place du Capitol et des petites rues qui s’en échappent vers le Nord. Pour le dîner : un cassoulet bien entendu, et un moelleux fondant au chocolat totalement déraisonnable mais qui était trop beau pour que nous l’abandonnions à son sort dans la cuisine.
Mercredi 13 août 2003 : Toulouse / Royan / La Baule
Toujours décidés à ne pas forcer notre nature peu vaillante le matin, ma copilote et moi n’arrivons qu’à 10 heures sur le terrain de Lasbordes. Prévol, chargement, essence... Nous décollons à 11h05, destination plein Ouest vers Biarritz, puis plein Nord pour un long transit côtier qui nous amènera jusqu’à La Baule. Navigation facile aujourd’hui donc (rien que de la ligne droite ou de la côte), mais qui risque d’être un peu monotone en raison des distances que nous allons parcourir sans beaucoup de repères : 1h15 en pleine campagne entre Lasbordes et Biarritz, puis à nouveau 1h15 de transit côtier le long des Landes. Ah, et pour la pause déjeuner, après avoir hésité avec Arcachon, Mimizan et Biscarosse (restos fermés ?), nous avons décidé que nous pousserons jusqu’à Royan.
- Lasbordes de Fox Golf Mike, pour quitter votre fréquence et passer sur Francazal [l’aérodrome militaire au Sud-Ouest de Toulouse]
- Fox Golf Mike, vous quittez la fréquence, et bon vol
- Merci, bonne journée, Fox Golf Mike
Changement de fréquence...
- Francazal de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Francazal, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Lasbordes, à destination de Royan via Biarritz, actuellement en sortie de circuit de Lasbordes 2 000 pieds pour contourner Toulouse par le Sud, transpondeur 7000 mode C, 2 personnes à bord
- Fox Golf Mike, transpondez 7012, rappelez verticale Sierra Bravo
Zut alors ! Le point ne figure pas sur la carte IGN, et la carte VAC d’approche de Blagnac est rangée dans la pochette plastique. De toute façon, je doute de pouvoir trouver un point qui m’est inconnu dans la brume de chaleur qui limite déjà la visibilité.
- Transpondeur 7012... Euh, Fox Golf Mike, je ne suis pas sûr d’arriver à repérer Sierra Bravo... Vous auriez un autre itinéraire ?
- Fox Golf Mike, préférez-vous une verticale Muret ?
Ah, ça oui ! Le GPS va se faire un plaisir de m’indiquer le cap à suivre pour rejoindre LFBR !
- Affirme Fox Golf Mike
- Fox Golf Mike, vous transitez 2 000 pieds pour une verticale Muret, rappelez en vue des installations
- Fox Golf Mike, je transite 2 000 pieds pour une verticale Muret, je rappellerai en vue des installations... merci monsieur
Quelle veine j’ai à nouveau ; encore un contrôleur attentionné qui ne prend pas mal que je ne connaisse pas un point de sa zone, et trouve une solution alternative qui convient à tout le monde... vraiment sympa...
Muret est rapidement atteint, dépassé, et je me trouve maintenant avec le contrôle de Pyrénées. Nous franchissons à nouveau une série de "haies", en l’espèce les vallons orientés Sud–Nord des contreforts pyrénéens qui descendent jusqu’à Auch plus au Nord. Nous n’avons guère que quelques lacs aux formes caractéristiques pour nous repérer dans notre progression.
A l’approche de Tarbes, nous voyons, sur information du contrôle, un avion commercial remonter la vallée de l’Adour et se poser sur l’aérodrome de Tarbes-Lourdes. Plus au Sud, le Gave de Pau est nettement visible, énorme V en coupe dans les chaînes de montagnes et de collines qui descendent jusqu’à nous.
Pau est maintenant en vue. Nous nous faufilons entre la ville et l’aéroport. Des parachutistes font des tours au Nord du terrain. Puis c’est à nouveau la campagne, monotone.
Je quitte la fréquence de Pyrénées et passe sur Biarritz Approche. La plaine est maintenant parsemée de collines verdoyantes. Et voici la mer qui apparaît à l’horizon, puis l’agglomération de Biarritz à droite, Saint-Jean-de-Luz et sa baie à gauche...
Verticale les plages, virage à 90° à droite. Nous commençons alors la remontée des plus de 200 kilomètres de côte quasi rectiligne des Landes. Nous coupons les axes de l’aérodrome à 2 000 pieds. Avant que je le quitte, le contrôle me confirme que la voie est libre plus loin puisque la R31 qui couvre toute la côte jusqu’à Arcachon n’est pas active aujourd’hui.
Dès le Nord de Biarritz, nous remarquons les fameuses baïnes, ces avancées d’eau qui entaillent les plages perpendiculairement et sont autant de risques pour les baigneurs d’être entraînés au large par de forts courants.
Devant nous, le monde est maintenant quadricolore : bleu foncé à gauche (la mer), vert bouteille à droite (la forêt), une fine bande jaune au milieu (la plage) et un pâle bleu en haut (le ciel, nuageux).
Hossegor, Mimizan, Biscarosse... Nous laissons sous notre aile droite ces oasis d’habitations dans un désert maritime et forestier.
Enfin une rupture dans cette côte rectiligne : l’entrée du bassin d’Arcachon. Nous descendons à 500 pieds. Immense dune du Pilat à notre droite, parcourue en tous sens par des petites fourmis noires dont certaines s’élancent même en parapente ; marée basse et bancs de sable à notre gauche, qui emprisonnent des petits grains de bateaux sur de véritables lacs intérieurs. La mer prend des teintes irisées, qui virent au vert, puis au jaune, au fur et à mesure que le sable commence à apparaître en transparence.
Puis vient le Cap Ferret, et à nouveau la même ligne droite quadricolore. Lacanau, l’Etang d’Hourtin, Montalivet-les-Bains, puis Soulac dont nous évitons le terrain pour cause de parachutage en cours.
Un saut de puce nous fait traverser l’estuaire de la Gironde. Auto-information à Royan en l’absence de l’AFIS ; verticale à 1 500 pieds, la 28 en service avec le vent dans l’axe ; rapide tour de piste par le Nord, atterrissage long et sortie par le taxiway tout au bout à droite ; moteur plein ralenti, la main gauche sur la clef des magnétos, je laisse descendre Sylviane qui court jusqu’au restaurant car il est presque 14 heures et nous ne voudrions pas voir le service s’arrêter juste à notre arrivée.
Déjeuner roboratif sous les arbres devant le restaurant. Le vent se renforce progressivement, toujours dans l’axe de la piste, et les nuages commencent à s’amonceler et à se souder au-dessus de la mer. Quelques gouttes de pluie saluent les voltiges d'un Cap 10 en évolution au-dessus du terrain. Tout cela reste volable, mais pour ne pas nous faire piéger par une éventuelle aggravation de la météo nous écourtons la sieste et redécollons à 15h30 ; pas grand risque à "monter voir", car l’étape jusqu’à La Baule sera courte (moins d’1h30) et les cartes indiquent un temps meilleur au Nord qu’au Sud de la côte Atlantique. De toute façon, si la situation météo devait se dégrader, nous aurions plein d’aérodromes de dégagement en chemin.
Nous survolons la côte de Vendée à 1 000 pieds ; le soleil est caché par la nébulosité, et nous n’avons plus aussi chaud que les jours précédents ou même encore ce matin. La côté défile comme un tapis roulant sous nos ailes : Marenne sur notre droite, l’Ile d’Oléron à gauche ; Fort Boyard avec sa vilaine structure façon plate-forme pétrolière à ses côtés ; La Rochelle, son vieux port, le pont vers l’Ile de Ré.
Les plages sont parfois totalement vides de vacanciers comme à la Pointe de l’Aiguillon, parfois littéralement couvertes de plagistes comme le long de l’immense forêt qui va de la Tranche-sur-Mer à Jard-sur-Mer, ou du côté les Sables d’Olonnes, de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et de Saint-Hilaire-de-Riez.
Etonnantes sensations en remontant la côte si proche du sol : les villes, les ports, les criques, les pointes et les caps apparaissent au dernier moment, produisant une impression de surprise continue ; nous ne "comprenons" pas ni ne "lisons" aussi bien la côte que si nous étions à 4 000 ou 5 000 pieds, mais c'est un vrai plaisir de pouvoir observer de près une entrée de port, une plage, l’estuaire d’une rivière, le sentier des douaniers qui disparaît puis réapparaît au gré de ses caprices...
Nous passons Saint-Jean-de-Monts et ses marais salants, la presqu’île de Noirmoutier, Pornic. Puis l’estuaire de la Loire se révèle enfin à la faveur d’une amélioration de la visibilité. Comme à Royan, un saut de puce et nous voici en approche de La Baule à 1 600 pieds. A gauche, l’immense baie de Pornichet à La Baule est pratiquement invisible dans la brume. L’AFIS est-il encore en service ?
- La Baule de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, La Baule, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Royan à destination de vos installations, actuellement 1 600 pieds en vue du terrain, pour les paramètres s’il vous plait monsieur
- Fox Golf Mike, le QNH 1017, la 29 en service, le vent du 210°, 10 nœuds ; pas d’autre trafic connu dans le circuit
Un instant je me demande si une semi-directe main gauche ou une longue finale sont possibles, même si le terrain n’est techniquement pas « contrôlé » (la réponse, trouvée avec l'aide du chef pilote de retour à Saint-Syr est "oui", car (a) l'AFIS est en service, (b) la radio est obligatoire dans le circuit de La Baule, et (c) il n'y a pas d'autre avion en l'air ). Mais la journée a déjà été longue et fatigante avec presque 4 heures de pilotage, et je préfère prendre le temps de préparer tranquillement l’avion pour un atterrissage "standard"...
- Fox Golf Mike, 1017 pour le QNH, et je rappellerai en début de vent arrière 29 main droite
10 minutes plus tard nous sommes au parking devant la pompe à essence, en train de faire les pleins de Golf Mike au meilleur prix rencontré jusque là : 1,18€ le litre d’AVGAS ! Nous retrouvons Pierre, un pilote de l’aéroclub à Saint-Cyr, qui est en vacances à Pornichet et revient avec sa fille d’un vol sur Belle-Île. Nous profitons de la terrasse du bar au bord du taxiway pour échanger nos impressions sur les vols de la journée.
Pierre nous dépose gentiment en ville à notre hôtel ; nous prenons le temps de souffler et de récupérer de la journée en goûtant l'eau de l'Atlantique, avant de rejoindre des cousins en vacances à La Baule ; le soir en famille, très agréable dîner de poisson dans l’un des bons restaurants sur la plage.
Jeudi 14 août 2003 : La Baule / Rennes
Ce matin, le ciel s’assombrit, au sens propre du terme. Le plafond semble bien bas, et surtout la visibilité est particulièrement dégradée. Un appel au répondeur ATIS de Brest indique une visibilité de 3 500 mètres localement. Pas besoin de se presser pour remonter au terrain puisque de toute façon nous ne pourrions pas passer la pointe de la Bretagne. Petit déjeuner tranquille, préparation de la navigation du jour qui doit nous mener jusqu’à Rennes. Après réflexions, je choisis de ne plus passer par Ouessant comme prévu initialement : un avion est parait-il tombé en mer la veille... ça enlève si nécessaire le goût de me lancer dans l’aventure hasardeuse d’une traversée en IMC. Nouvel appel à l’ATIS de Brest : 6 000 mètres de visibilité... ça s’améliore, mais ce n’est pas encore terrible.
Nous arrivons au terrain vers 13 heures, pour mieux suivre l’évolution de la météo et grignoter un morceau en attendant que tout cela se lève.
Comme à Béziers, nous assistons au ballet d’un avion qui vient accrocher une banderole vantant l’ouverture d’un centre commercial le 15 août ; la manœuvre est vraiment spectaculaire vue de face !
A la table à côté de la nôtre, un pilote qui vient d’atterrir en fin de matinée raconte que son vol depuis Les Sables d’Olonne a été plutôt "chaud" et qu’il a dû descendre à 1 000 pieds pour conserver de la visibilité ! Une pilote passe devant nous aux commandes de son avion, puis revient atterrir 20 minutes plus tard : barbules et plafond à 1 000 pieds au-dessus des marais salants de Guérande lui ont fait préférer faire demi-tour ! Un instructeur de l’aéroclub passe un coup de fil pour annuler un baptême de l’air qu’il devait faire cet après-midi... Pas de quoi rendre enthousiaste un pilote qui doit décoller bientôt, mais le dernier METAR [relevé météo] de 1300 UTC donne des plafonds supérieurs à 1 500 pieds sur la route, des visibilités 9999 partout sauf 7000 à Brest, le tout ayant tendance à s’améliorer... Je ne trouve rien à redire à cela, surtout que je suis prêt à voler tout bas le long de la côte : pas de risque de se perdre, ni de tamponner une antenne ou le relief. Et en plus j’aurai tout le long de la route un aérodrome à moins de 15 minutes pour me dérouter en cas de dégradation météo.
Nous décollons finalement peu avant 16h00, pour un vol que nous ferons sans escale ; l’objectif est donc de faire le tour complet de la Bretagne, sans survol maritime entre les pointes du Raz et de Saint-Matthieu (je préfère rester proche de la terre), et en évitant évidemment la P112 de l’Ile Longue.
En l’air, le plafond est bien soudé à 1 500 pieds, mais la visibilité est tout à fait correcte... Quelques gouttes sur le pare-brise de l’avion, et je m'annonçe en sortie de circuit de La Baule. Altitude de croisière prise à 1 000 pieds, je passe sur Brest Info.
Nous dépassons la Presqu’île de Rhuys, le port du Crouesty et Port-Navalo à l’embouchure du Golfe du Morbihan et la Baie de Quiberon que j’ai déjà vus par des temps et sous des couleurs plus sympathiques ; La Trinité est perdue dans la brume. Je contacte Lorient Approche qui m’autorise pour le transit dans sa zone, toujours verticale la côte. Rivière d’Etel et ses bancs de sable. Nous apercevons l’ancienne base de sous-marins au passage de la rade de Lorient. A l’approche du travers des pistes de Lann Bihoué, j’entends sur la fréquence un avion de la Marine qui s’annonce prêt au décollage, mais me laisse finalement dépasser les axes avant de s’élancer. Pas grand monde est de sortie aujourd’hui...
L’entrée de l’Aven, Concarneau, Bénodet et l’embouchure de l’Odet, Guilvinec, la pointe de Penmarch : la côte est une dentelle de granite, et l’on ne sait vite plus si ce sont les rivières qui se jettent dans la mer, ou bien si c’est la mer qui cherche à s’infiltrer en remontant dans les terres.... Pas de doute, nous sommes bien arrivés en terre d'abers.
Immense plage de la Baie d’Audierne qui rappelle la ligne droite que nous avons parcourue le long des Landes. Les vagues se jettent sur la plage en autant de triangles d'écume blanche.
Enfin apparaît l’impressionnante Pointe du Raz, qui fend l’océan comme un crocodile ferait poindre sa machoire fermée à la surface de sa mare.
La visibilité devient de plus en plus mauvaise, et le ciel décline maintenant toute la palette des couleurs depuis le blanc laiteux jusqu'au gris sombre. Nous passons Douarnenez, puis entamons la remontée plein Nord qui va nous permettre, en longeant les côtes puis en passant juste à l’Ouest des Monts d’Arrée, de rejoindre l’extrémité Est de la rade de Brest sans pénétrer dans la P112.
Un mur gris de pluie marque le passage à l’Est de la Presqu’île de Crozon, puis soudainement nous retrouvons une visibilité parfaite encadrée par la terre en dessous de nous et un plafond de nuages menaçants au-dessus de nous. Je quitte Brest Info...
- Lanvéoc de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Lanvéoc, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de La Baule à destination de Rennes via un transit côtier, actuellement en approche par le Sud de votre zone à 1 000 pieds, transpondeur 7000 mode C, 2 personnes à bord
- Fox Golf Mike, le QNH 1015, transpondez sur 7001. Par où comptez-vous passer pour éviter la P112 ?
- Fox Golf Mike, le QNH 1015, 7001 au transpondeur. Nous arrivons sur Guipavas par le Sud-Est, puis contournerons Brest par le Nord et prendrons ensuite plein Ouest pour rejoindre la côte
- Fox Golf Mike, poursuivez, et rappelez dans le Sud de Guipavas
- Fox Golf Mike, je rappellerai Sud de Guipavas
Pas contrariante la contrôleuse : je lui demande de traverser sa D en un grand arc de cercle Sud-Est ~ Nord-Ouest, en tangentant la P112 qui fait froncer les sourcils de tous les contrôleurs de la région, et finalement elle me laisse faire ce que je veux. Très sympa de votre part, merci madame !
Nous contournons la rade de Brest sans encombre, en écoutant la contrôleuse donner leurs consignes aux vols commerciaux qui décollent de Guipavas ; elle me gardera sur sa fréquence jusqu’à ce que je dépasse Lannion, bien plus loin que je ne l’aurais imaginé, à tel point que j’annoncerai à plusieurs reprises où j’en suis de mon cheminement pour être sûr qu’elle ne m'a pas oublié et qu'elle me reçoit toujours.
A partir de Roscoff et de l’Ile de Batz, à la faveur d’une légère amélioration de la luminosité des nuages, je retrouve au sol mes repères de navigation en voilier : les baies de Morlaix et Lannion, Trébeurden.
Puis la côte de granite rose avec Perros Guirec, les Sept Iles, Port Blanc.
Plus loin défile le magnifique archipel de Bréhat, dont l’île principale semble gardée par le phare des Héaux et une armée de rochers affleurants.
Puis la Baie de Saint-Brieuc, dont l’entrée est encadrée par Paimpol à l’Ouest et par le Cap Fréhel puis Fort Lalatte à l’Est.
Je me retrouve alors en terrain aéronautique connu, en retrouvant l’estuaire de la Rance bordé par Dinard et Saint-Malo. Brefs échanges avec le contrôleur de Dinard pendant notre remontée de la Rance, puis à nouveau la grisaille avant de prendre contact avec Rennes. J'apprécie à nouveau le confort que m'apporte le GPS en me donnant le temps qui me sépare du circuit de tour de piste.
En approchant de Rennes, malgré l’épaisse grisaille, nous distinguons au sol de très nombreuses exploitations porcines reconnaissables à leurs immenses cuves de décantation de lisier.
La 28 en service. J’allonge la vent arrière au Nord pour laisser le temps à un autre avion de faire un toucher. J’atterris un peu long, perturbé par les 2 100 mètres de la piste, puis le contrôle nous guide jusqu’au parking "9 Kilo" au pied de la tour. Je viens de piloter pendant 3h30 d’affilée dans un ciel menaçant mais calme : je suis content de pouvoir enfin décompresser de ce vol intense qui fut finalement totalement inoubliable. Elément ironique, nous rendre en ligne droite directement de La Baule à Rennes ne nous aurait pris que 30 minutes de vol (sans compter les 10 minutes au décollage et 10 minutes à l’atterrissage)... Mais aurait certainement été moins spectaculaire.
Il est 19h30, et donc trop tard pour que nous puissions faire les pleins de Golf Mike ce soir. Nous rangeons l’avion pour la nuit et nous dépêchons de sortir de l’aérogare pour trouver un taxi qui nous emmènera à tombeau ouvert dans le centre-ville de Rennes. Dans la droite ligne de la choucroute à Strasbourg et du cassoulet à Toulouse, ce soir nous dînons de galettes et de crêpes et prenons ensuite le temps de nous promener dans la vieille ville.
Vendredi 15 août 2003 : Rennes / Calais
Réveil matinal. Première mauvaise nouvelle : le ciel est à nouveau plombé par des nuages soudés qui semblent passer trèèès bas. Deuxième mauvaise nouvelle : je réalise en parcourant la carte VAC de Rennes que nous ne pourrons pas faire d’essence avant 12h00 UTC, jour férié oblige ! Comme je n’ai pas envie de voler sous le poids de l’incertitude météo avec seulement une petite heure d’autonomie, nous prenons le temps de savourer un délicieux petit déjeuner et faisons ensuite une sieste d’une heure pour continuer de recharger nos batteries ! Je prépare la navigation du jour, qui va nous mener jusqu’à Calais, à nouveau sans escale compte tenu de notre décollage certainement tardif.
Le METAR de 8h00 UTC indique CAVOK sur toute la côte de Caen à Calais, mais un vilain "10003KT 4000 BKN010" à Rennes [vent faible venant de l’Est, visibilité 4 000 mètres, base de nuages fragmentés à 1 000 pieds] ; le TAF [prévision météo] de Rennes prévoit "BECMG 1012 9999 BKN030" [à partir de 12/14h locales, visibilité supérieure à 10Km, base de nuages fragmentés à 3 000 pieds], et toujours CAVOK partout ailleurs.
Il est 13h30 passées quand nous arrivons de nouveau à l’aéroport de Rennes. L’essencier vient en camion faire les pleins de Golf Mike. Rangements et préparation, nous décollons enfin à 15h00.
En l’air, la météo n’est pas plus fameuse aujourd’hui qu’hier, et je suis heureux de pouvoir compter sur le GPS pour passer verticale le terrain d’Avranches sans m’user les yeux à trouver chaque minute de nouveaux points de repère au sol.
Le Mont Saint-Michel, sa baie, et l’îlot de Tombelaine, apparaissent sur notre gauche sous un ciel qui hésite entre le gris clair et le gris sombre. Nous entamons la remontée de la côte Ouest de la presqu’île du Cotentin : Granville, la pointe d’Agon... Puis j’additionne les degrés au compas pour passer verticale Lessay et Carentan. Nous percevons au loin un mince bandeau horizontal de ciel bleu : le beau temps prévu sur les TAF va bien être au rendez-vous.
Même si nous ne sommes pas dans la TMA de Deauville, j’affiche le 120,35 pour avertir de mes intentions :
- Deauville de Fox Golf X-Ray Golf Mike, bonjour
- Fox Golf Mike, Deauville, bonjour
- Fox Golf Mike, DR 400 160 en provenance de Rennes, à destination de Calais, transpondeur 7000, 2 personnes à bord. Actuellement en approche par l'Ouest de votre zone pour un transit côtier des plages du débarquement que je souhaite faire à 500 pieds
- Fox Golf Mike, le QNH 1017, affichez 7023 au transpondeur
- 1017 pour le QNH, 7023 au transpondeur, Fox Golf Mike
- Fox Golf Mike, vous confirmez que vous voulez transiter à 500 pieds ?
- Affirme Fox Golf Mike
- Fox Golf Mike, évitez de passer sur les plages, sinon nous allons recevoir des coups de fils...
- Bien reçu, je resterai au-dessus de l’eau, Fox Golf Mike
Et le sol commence à défiler sous l’aile droite : à de longues étendues de sable succèdent des estrans rocheux bordés de falaises qui semblent précipiter les champs dans la mer. Parfois, un port comme blotti dans l’embouchure d’une petite rivière rompt la monotonie de la côte.
La Pointe du Hoc, truffée de trous par les obus alliés, marque le début du souvenir du débarquement. Un peu plus loin, le cimetière d’Omaha Beach rappelle les moments tragiques vécus par les GIs sur la plage en contrebas. Nous passons Port-en-Bessin, et dépassons le port artificiel d’Arromanches dont les structures en béton n’en finissent pas de se désagréger depuis 60 ans.
Au passage de Ver-sur-Mer, les falaises disparaissent et la côte se fait plus accueillante. Nous reconnaissons Ouistreham, Cabourg, puis Deauville et Trouville.
- Deauville de Fox Golf Mike, à 1 minute de couper vos axes
- Reçu Fox Golf Mike, rappelez une fois libéré les axes
- Je rappellerai une fois libéré les axes, Fox Golf Mike
"Couper" les axes, voici une bien étonnante expression compte tenu de ce que je suis en train de faire, à savoir du rase-motte ! Ca vous est déjà arrivé de "couper les axes" d'un terrain en volant à l'altitude de ce terrain ? Non, je ne parle pas de "traverser la piste", mais bien de "couper les axes"... Car c'est ce qui est en train de se passer : je transite verticale la côte à 500 pieds, alors que l'altitude du terrain de Deauville est donnée pour 479 pieds ! C'est ainsi que, me tordant un peu la tête pour essayer de deviner le bitume de la piste, je vois défiler les axes 12-30 exactement 7 mètres en-dessous de l'avion !
- Deauville de Fox Golf Mike, je crois que je viens de dépasser vos axes
- Reçu Fox Golf Mike, vous poursuivez et rappelez Echo Delta [le Pont de Normandie]
- Je poursuis et rappellerai Echo Delta, Fox Golf Mike
Les piliers et les haubans du Pont de Normandie dévoilent leurs bases au fur et à mesure que nous progressons. Au détour de la côte, le port de Honfleur surgit sur notre droite. Puis nous prenons plein Ouest pour poursuivre sur la côte.
A la demande de Deauville, nous passons sur la fréquence du Havre pour contourner leur agglomération. Le passage à proximité du port de commerce et des usines pétrochimiques est impressionnant : le paysage ressemble ici à un énorme jeu de mécano, avec ses empilements de containers et ses juxtapositions de cylindres pour le stockage des hydrocarbures. Nous passons la ville dominée par l'étrange clocher façon "immense phare orientalo-soviétique" de l'église Saint-Joseph, puis contournons l’aéroport du Havre, et poursuivons au Nord vers le Cap d’Antifer.
Etretat, sa fameuse aiguille et ses deux arcs-boutants, s’offrent bientôt à nos yeux dans la blancheur des falaises et le bleu de la mer rendus intenses par un soleil renaissant. Puis nous passons Fécamp, qui paraît séparé en deux moitiés égales avec la ville au Sud et le port au Nord. Et les quatre dômes de la centrale de Paluel, que nous évitons en faisant un détour par le Sud-Est de l'aérodrome de Saint-Valéry : vous savez, ce mignon petit terrain en herbe avec ses hangars de la Seconde Guerre mondiale, où vous devez traverser une route départementale - avec priorité aux voitures ! - pour aller de la piste au parking...
Pour célébrer le beau temps qui est maintenant revenu, et afin de maintenir un peu de fraîcheur dans le cockpit, je décide de monter observer la côte de plus haut. Nous grimpons donc tranquillement jusqu’à 5 500 pieds. La navigation devient alors soudainement totalement simplifiée, puisque nous dépassons par bons de géant les villes de Dieppe, Le Tréport, puis la Baie de Somme, et Berck, Le Touquet, Boulogne-sur-Mer... Sur notre gauche, la côte anglaise se détache nettement au loin.
A l’approche de Calais, nous apercevons le terminal ferroviaire et l’entrée du tunnel qui se glisse sous la Manche. Dans le port de Calais, les entrées et sorties des ferries se succèdent à un rythme impressionnant...
17h15, déjà l’aérodrome de Calais est en vue. L’ATIS indique la 06 en service pour un vent du Nord-Ouest à 15 nœuds, et la tour accepte ma demande d’une semi-directe main gauche. Posés un peu secoués en raison des rafales, nous roulons à la pompe où un jovial pompier-essencier-percepteur de taxes nous fait les pleins. Puis nous allons garer Golf Mike face au vent sur le parking, et le déchargeons pour la dernière fois avant Paris.
L’aérogare de Calais est surprenant : il dégage à l’extérieur comme à l’intérieur un charme désuet, exquisement hors du temps comme le serait une toute petite gare SNCF à l’architecture timidement balnéaire. Un jet militaire réformé est exposé près de la pompe comme s'il était là pour refueller. Un petit bar accueillant au comptoir patiné par quelques décennies de clients accoudés. Un restaurant aux tables joliment apprêtées. Des bâtiments sans étage dont la blancheur contraste harmonieusement avec les sombres parkings bitumés... Tout cela forme un chouette ensemble...
Sur le trajet vers notre hôtel, le chauffeur de taxi nous dresse un panorama exhaustif des restaurants qui mériteraient notre visite ce soir ; après une demande de conseils sur la radio auprès de ses collègues, nous le quittons finalement avec une liste complète des spécialités qui nous seront accessibles pour le dîner. Le soir en ville, le vent est vif et il fait presque frais... Nous passons devant la statue des Bourgeois de Calais, et dînons sur le port dans un bon restaurant pour fêter cette dernière soirée d’étape. Beaucoup d’Anglais dans les rues évidemment, dans les pubs, les bars, les brasseries... Il faut dire que les nombreux "Cash and Carry" dans la périphérie de la ville attirent irrésistiblement nos voisins d’outre-Manche, qui viennent s’approvisionner en bières, vins, et autres alcools littéralement par palettes entières.
Samedi 16 août 2003 : Calais / Charleville-Mézières / Saint-Cyr
Dernière journée pour boucler notre périple. Le beau temps est encore au rendez-vous aujourd’hui. Nous arrivons tôt sur le terrain, et savourons la dernière préparation de l’avion. Nous décollons sereinement à 10h00, et poussons tout d’abord un peu vers l’Est jusqu’à apercevoir les usines de Dunkerque. Puis j’oblique vers le Sud, pour une navigation GPS vers Merville. La plaine qui défile sous nos ailes est d’une totale monotonie que viennent à peine troubler la voie ferrée des Eurostars et d’immense lignes droites routières.
Je transite par le Sud de l’agglomération lilloise sur l’autorisation d’une contrôleuse sympathique mais audiblement surchargée par les nombreux vols commerciaux dans son secteur. Béthune, Lens, Douai défilent dans la brume derrière notre aile droite, tandis que nous ne pouvons que deviner les faubourgs de Lille au loin à gauche.
Nous passons Valenciennes juste au Sud de son aérodrome, et je quitte la fréquence de Lille Approche pour retrouver le plaisir du VFR façon "voie ferrée" à travers la campagne. Le vol se poursuit donc en longeant le chemin de fer qui nous mène vers le Sud-Est, vers Aulnoye-Aymeries puis Avesnes-sur-Helpes (fortifiée par Vauban) et Fourmies. Le paysage est maintenant composé de champs beaucoup plus verts que ceux survolés plus au Nord vers Calais, seulement comparables à ceux dépassés lors de notre transit de la pointe de Bretagne. Pleuvrait-il tant que cela du côté des Ardennes ? ;-)
Je poursuis un peu Sud pour éviter d’entrer en Belgique (je ne sais plus si ce pays fait partie de la zone Shengen ou pas), puis plein Est. Je repère facilement l’aérodrome privé de Rocroi, dont je peux observer en cheminant les deux magnifiques pistes parallèles en dur de plus de 1 000 mètres. Puis nous survolons les fortifications de la ville de Rocroi.
Loin au Nord-Est, derrière plusieurs séries de collines verdoyantes des Ardennes, nous apercevons deux panaches de vapeur d’eau qui s’élèvent de la centrale de Chooz (à prononcer "cho" nous expliquera-t-on pendant notre pause déjeuner).
Nous tournons ensuite quelques minutes autour de Revin, qui nous apparaît comme blottie au milieu des vallons, puis battons des ailes en suivant les méandres de la Meuse vers le Sud-Est, et enfin piquons plein Sud pour rejoindre l’aérodrome de Charleville.
Pas d’AFIS le week-end. Je passe donc en auto-information par la verticale terrain 2 000 pieds, et choisis la 11. Beau tour de piste main gauche avec des collines juste au Nord. Etabli en finale. Arrondi, touché, freiné, et demi-tour sur la piste pour sortir par le taxiway de la piste en dur. Je gare Golf Mike à côté d’un autre Robin et d’un Cessna. Il est 11h20, nous ne sommes pas en retard pour le déjeuner.
En effet, la charmante Madame Huguette, que nous avions appelée ce matin avant de décoller de Calais, nous prépare bientôt une immeeeeense assiette que nous dégustons sur la terrasse au soleil : crudités, jambons, pâtés, œufs durs, crevettes, saumon, pommes de terre, champignons... Nous n'avons jamais vu une assiette plus variée et gargantuesque que celle-ci. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas comment nous avons ensuite trouvé le courage ne nous laisser tenter par une glace pour le dessert !
A la fin de notre déjeuner, comme à notre habitude, nous faisons la chose la plus raisonnable qui soit : une belle sieste ! Il faut dire que nous en avons particulièrement le temps aujourd'hui, puisque j'avais organisé les différentes manches de notre tour de France en te